Art nouveau et art deco

Il était une fois le japonisme

Dès les années 1860, l’art japonais fleurit chez les artistes français et occidentaux. Les peintres impressionnistes, d’abord, puis les artistes Art nouveau puisent dans ce nouveau répertoire esthétique. Il en demeure aujourd’hui des créations bien cotées, mais pas inabordables.

L’ouverture du Japon au commerce extérieur à partir de 1853 avait permis l’afflux en Europe de nombreux objets propres à nourrir les fantasmes des amateurs d’Orient : paravents, laques, éventails, porcelaines, estampes ; à tel point que l’Hôtel Drouot organise une vente dédiée à l’art japonais, une fois l’an, dès 1850.

Selon Antonin Maison, spécialiste du japonisme aux Puces de Paris Saint-Ouen, que nous avons rencontré à l’occasion de l’exposition qu’il a consacrée à ce sujet : « Le Japonisme démarre réellement lors de l’Exposition universelle de 1867 à Paris ». C’est à cette date que le Japon présente pour la première fois un pavillon national qui expose plusieurs milliers d’objets de ses différentes productions artistiques. À l’issue de l’exposition, ces objets sont vendus au public.

Dès lors, l’art japonais commence à être apprécié à grande échelle. La même année, le peintre James Tissot aménage un salon japonais dans son hôtel particulier de l’avenue Foch. Dès 1868 et les débuts de l’ère Meiji, les collectionneurs et critiques, tels qu’Émile Guimet ou Henri Cernuschi, ont la possibilité de se rendre au Japon. L’époque marque l’apogée de l’engouement pour le japonisme qui inspire les artistes.

Les arts décoratifs témoignent de ce nouvel attrait et s’amusent à détourner les codes de l’art japonais pour les appliquer à des meubles et autres objets parfaitement occidentaux. Dans son journal, Edmond de Goncourt écrit « Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l’optique des peuples occidentaux, j’affirmais que le japonisme apportait à l’Occident une coloration nouvelle, un système décoratoire nouveau, enfin, si l’on veut, une fantaisie poétique dans la création de l’objet d’art, qui n’exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du Moyen Âge et de la Renaissance. »

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Le japonisme « à la française »

À Paris, plusieurs ébénistes vont se spécialiser dans le mobilier japonisant parmi lesquels Gabriel Viardot (1830-1906), précurseur de ce mouvement, dont l’influence se fera sentir de façon sensible pendant des décennies. Une large partie de sa production était consacrée aux « petits meubles de salon » comprenant différents types de pièces : sellettes, tables gigognes, consoles d’appliques, petits cabinets, etc. Ils étaient de très bonne qualité bien qu’étant fabriqués presque en série. C’est pourquoi on trouve régulièrement des pièces de sa main sur le marché, pour des montants assez accessibles.
L’utilisation d’ornements en bronze est l’une des signatures de ses travaux. Certains motifs sont même considérés comme de véritables « marques de fabrique » en raison de leur récurrence : dragon, grue montée sur une tortue, grille à méandres chinois ajourés, tête de chien de Fô. Jouissant à la fin du XIXe siècle d’une brillante réputation, Viardot remporta un certain nombre de médailles lors des Expositions universelles, lui attirant une clientèle de japonisants, dont celle de Georges Clemenceau ou de Clémence d’Ennery dont la collection, constituée dans son hôtel particulier de l’avenue Foch et encore accessible de nos jours, présente un des plus beaux ensembles sur le sujet.

Édouard Lièvre, le dessinateur

Le japonisme se popularise grâce à d’Édouard Lièvre (1828-1886), l’un des dessinateurs de l’industrie les plus prolixes et les plus talentueux de la seconde moitié du XIXe siècle. Il propose une large gamme de créations : bronzes d’ameublement, céramiques, meubles japonisants ou néo-Renaissance richement ornés. Autant de compositions destinées à être produites et éditées par les grandes maisons parisiennes : Barbedienne pour les bronzes, Christofle pour l’orfèvrerie, et les grands marchands de nouveautés alors en vogue, comme l’Escalier de Cristal, grand magasin parisien créé au début du XIXe siècle qui connaît une production particulièrement prolifique et bénéficie d’un grand renom. La maison collabore avec de nombreux artisans : bronziers, ébénistes, laqueurs et peintres sont chargés de la réalisation des innombrables objets décoratifs qui ornent ses magasins. Certaines pièces atteignent aujourd’hui des prix très élevés, tel cet incroyable guéridon par Barbedienne d’après un dessin d’Édouard Lièvre. La cote élevée de cet artiste s’explique notamment par la rareté de ses œuvres sur le marché, car ce dernier est mort relativement jeune. Lièvre est malheureusement extrêmement rare. Cependant, ce n’est pas parce que ses créations ne sont pas signées de lui qu’elles n’ont pas de valeur !

Le rendez-vous du Tout-Paris
Autre lieu incontournable pour les amateurs d’objets japonisants à la Belle Époque, la Maison des bambous de Perret et Vibert où se presse le Tout-Paris. Alfred Perret fonde en 1879, à Paris, une maison spécialisée dans la réalisation de meubles en bambous et vannerie de luxe, ainsi que dans l’importation d’objets authentiquement japonais à destination d’une clientèle aisée et parisienne.
Les personnages les plus en vue meublent leur demeure avec les réalisations de Perret et Vibert, dont l’impératrice Eugénie, la princesse Mathilde, le Duc de Montmorency ou le roi du chemin de fer, l’Américain Vanderbilt, la reine du Portugal ou le roi de Grèce... Tous honorent Perret et Vibert de leurs visites et achats réguliers.
L’entreprise se spécialise au début des années 1880 dans la fabrication de meubles en laque et en bois sculpté d’inspiration extrême-orientale. En 1886, elle est reprise par le fils d’Alfred Perret et par Ernest Vibert. L’entreprise devient donc « Perret et Vibert » et prendra le nom de « La Maison des Bambous » au début des années 1890.
Il est assez aisé de trouver des pièces de la Maison des Bambous sur le marché à des prix très abordables, compte tenu de leur qualité et de leur caractère affirmé. Elles sont reconnaissables, outre leur étiquette, si vous avez la chance de dénicher un modèle qui la possède toujours, à leur vocabulaire ornemental très particulier parmi lequel on retrouve entre autres le dragon qui fait à nouveau quasiment office de signature. Ainsi, n’hésitez pas à faire l’acquisition d’une ou plusieurs pièces d’inspiration japonaise qui conféreront à votre intérieur à la fois le raffinement exquis d’un Japon rêvé, mais également un petit charme kitsch qui amusait la haute société !
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Trois questions à Antonin Maison, antiquaire spécialisé dans le mobilier japonisant et les Expositions universelles

- Vous avez consacré une exposition au japonisme dans les arts décoratifs français autour des figures de Gabriel Viardot et Alfred Perret. Quelles sont selon vous leurs spécificités ?
« Gabriel Viardot, qui fait office de précurseur, va rechercher la plus belle qualité des éléments japonais. Ces éléments étaient directement importés du Japon, avec des éléments en os, ivoire, nacre... Il est très connu notamment car il signait ses œuvres. En revanche Perret et Vibert axent leurs efforts sur la sculpture avec des formes extrêmement travaillées. Eux ne signent pas, mais ils ont connu une longévité plus importante par le biais de la Maison des Bambous qui existera jusqu’en 1994 ! Lors de nos recherches, nous avons eu la chance de retrouver un stock de dessins qui nous permettent aujourd’hui de faire des rapprochements, et dans certains cas d’attribuer certaines de leurs œuvres. Ce qui ajoute de la valeur aux objets. »

- Que peut-on trouver actuellement sur le marché ?
« De nombreuses pièces, notamment des petits meubles qui étaient de bonne facture, car réalisés pour la bourgeoisie. En revanche, les pièces majeures de grande qualité réalisées pour l’Exposition universelle ou pour des commandes spéciales sont extrêmement rares, comme un lit à baldaquin, ou une cheminée de Perret et Vibert qui représente des codes orientaux adaptés aux meubles français. La cheminée ne fait absolument pas partie de la culture du Japon. On ne cherchait pas du tout à faire des copies de meubles japonais, mais à adapter des codes esthétiques. »

Quels conseils donneriez-vous à un amateur ?
« D’abord de s’amuser. Ce type de meubles amusait déjà les amateurs à l’époque et doit continuer à nous amuser aujourd’hui. Il y a beaucoup de petits meubles, comme des étagères ou des meubles à disques, que l’on peut facilement trouver dans les brocantes pour des sommes modiques. Ne pas avoir peur non plus d’acheter des pièces dans leur jus, car cela fait partie du charme de ces objets qui traversent le temps. Et cela les rend plus accessibles ! »