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L’art de vivre à l’anglaise

Au-delà des clichés, essayons de comprendre le style anglais ou plutôt, les styles anglais. Le pays qui a inventé la décoration et le design, bien avant le XXe siècle, est aussi celui qui inspire le plus les amoureux d’un univers intime et ancien.

Vous soulevez votre verre de sherry posé sur la vaste table en acajou massif au brillant et à la profondeur incomparables, et parée d’une argenterie flamboyante. Vous vous levez et allez vous asseoir en appuyant votre tête contre « l’oreille » du fauteuil, à l’abri des regards. La scène est bien connue. Elle a été jouée cent fois. On ne prête même plus attention au décor que l’on croit connaître. Pourtant, un peu de « décodage » s’impose…

Simplifions les choses  ! Quatre styles dominent habituellement la décoration anglaise « à l’ancienne », celle se fondant sur des courants antérieurs au XXe siècle. Le gothique, la référence au Moyen ÂAge, mais aussi au XVIe siècle, ont souvent eu une influence bien plus grande qu’en France. Dans la décoration des cottages aussi bien que dans celle de vastes demeures en brique et à pans de bois, l’architecture et l’aménagement de l’intérieur n’hésitent pas à tirer leur inspiration de l’époque élisabéthaine. Sans parler des authentiques et inaccessibles manoirs datant véritablement de cette période élisabéthaine.
Ce style élisabéthain, charnière entre le Moyen ÂAge et la Renaissance, est devenu une sorte de rustique chic. Il se heurte à celui des demeures palladiennes au néo-classique antiquisant de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Rome contre le Moyen ÂAge, en quelque sortes sortes… Cette opposition est fondamentale Outreoutre-Manche, même si elle ne régit pas toute la décoration, loin s’en faut. En effet, ce néo-classique (le géorgien tardif et le Regency  : voir encadré) comporte aussi quelques déclinaisons simples dans le style « cottage » et pas seulement dans les « palais » (hall).
Entre, l’élisabéthain et le néo-classique, campe le Queen Ann de la première moitié du XVIIIe qui correspond un peu à notre style Régence, voire au Louis  XV (voir encadré).
Enfin, et toujours pour les périodes anciennes, l’opulent et rembourré victorien de la seconde moitié du XIXe siècle offre une autre voie, mais celle-ci connaît désormais moins les faveurs du public, sauf exception. Au passage, relevons que le victorien a également récupéré quelques influences gothiques.

Les fauteuils ont des oreilles

Pour les meubles en particulier, le bois est aussi un critère important du caractère britannique. Outre-Manche, les meubles sont essentiellement conçus à partir de trois bois  : le chêne, l’acajou et le noyer. Si la France n’a rien à envier à l’Angleterre pour le noyer, il n’en va pas de même pour l’acajou. Britannia, maîtresse des mers, n’a jamais manqué de ce bois dur, exotique et chaud qu’elle acheminait dans ses ports. Alors que la France devait souvent se contenter de placage, la Grande- Bretagne utilisait abondamment de l’acajou massif. Il existe dans le mobilier anglais une richesse à nulle autre pareille dans les meubles en acajou (le « mahogany », comme ils disent), notamment pour les grandes et splendides tables allongées ou les bibliothèques. Curieusement, la bibliothèque « bourgeoise » est aussi un genre plus fréquent chez les antiquaires en Angleterre qu’en France où l’étagère et les boiseries de château ont souvent prédominé pour le rangement des livres.

Pour les fauteuils et les canapés, une curiosité saute aux yeux des observateurs attentifs  : ils ont souvent des « oreilles »  ! Sur les côtés de ces sièges, on voit apparaître, dès le XVIIIe siècle des contreforts à hauteur de la tête, pour certainement pour donner plus de confort et d’intimité à la personne assise. Cette caractéristique est étrangère au mobilier français. Pensez-y la prochaine fois que vous verrez un film anglais (ou américain)  !

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Les mêmes observateurs attentifs auront aussi certainement remarqué une autre « curiosité » du style anglais  : ces chaises d’époque Queen Ann ou Chippendale, avec leurs pieds cambrés terminés par une sorte de petit sabot et quelque chose de vraiment chinois dans la ligne (voir encadré).
Les différences ne se limitent pas au meuble. L’un des points forts des arts décoratifs anglais réside aussi dans l’abondance et la richesse de l’argenterie de table. Le pays n’a pas connu une fonte « financière », comme celle qu’ordonna Louis  XIV.

Les textiles du monde constituent un autre atout de la décoration britannique. Une visite au Victoria and Albert Museum de Londres est édifiante à cet égard. Les indiennes (les tissus imprimés) et le cachemire affluaient de l’Empire et concurrençaient la production nationale (non sans heurts sociaux, déjà). La capitale britannique accueille d’ailleurs aujourd’hui la plus importante manifestation internationale pour les textiles anciens, la Larta (en janvier). En Grande-Bretagne, premier pays au monde à avoir industrialisé sa production textile (au XVIIIe siècle), une tenture ou un rideau constituent des éléments de décoration à part entière. Ce qui n’est pas toujours le cas sur le continent.

L’inversion des couleurs

Mais le style britannique, c’est parfois « l’inversion des couleurs » par rapport à la France… En pleine époque néo-classique, vers 1800, comme les faïences de Thomas Wedgwood, les murs intérieurs se parent de tons clairs, du bleu pastel ou du vert pastel. L’acajou des rampes d’escalier polies tranche avec le blanc des murs. Il faut de la clarté à l’intérieur dans un pays où, reconnaissons-le, la pluie est relativement fréquente.

ÀA l’aube du XXe siècle, un autre style apportera un souffle de nouveauté, le Liberty. Ce dernier ne peut être assimilé à l’Art nouveau, car il est déjà annonciateur du design. C’était le temps où la Grande- Bretagne était en avance sur le reste du monde. Peu après, l’Entre-deux-guerres connaît une abondante production de mobilier Art déco que l’on peut chiner aujourd’hui à des prix intéressants. Ajoutons également une riche école de verrerie et de textiles au XXe siècle, ainsi qu’une courte et intense période de design dans l’immédiate Après-Guerre. L’observation des différences est un régal et va bien au-delà des clichés. Le style anglais, c’est aussi une touche d’originalité, et même d’excentricité.